Le Bus – Les transports en commun 3

Dans le bus, il y a de tout, ce transport est un brassage. Encore plus que le RER je trouve. Dans le RER, il y a surtout des franciliens qui vont de chez eux au travail (enfin, aux heures où j’y suis) mais dans le bus on se mélange plus.  

al-grishin

Je précise avant d’enchaîner le paragraphe suivant que je ne suis pas raciste, je suis moi-même issue d’un mélange d’origines et de cultures, mon ADN doit probablement contenir celui de toutes les régions du monde. Ce point éclairci, j’en reviens au vif du sujet. Dans le bus il y a de toutes les couleurs, de toutes les odeurs, de toutes les tailles. Il y a des roues, de toutes les tailles aussi : roues de valises, de trottinettes, de poussettes de fauteuils roulant. Il y a des sacs, des cartables, des pochons, des cabas, des valises, des sacoches… Et il y a des gens, des parisiens, des travailleurs, des jeunes, des vieux, des étrangers, plus ou moins français, des touristes, des pauvres et des moins pauvres…  

Je vous observe je vous l’ai déjà dit. Je trouve que les humains sont très intéressants à étudier, quand je n’ai pas envie de les fuir. 

Engin_Akyurt

Tout devant il y a Magali, droite comme un I sur son siège, tout dans son attitude corporelle transpire la timidité. Elle paraît très renfermée. Elle regarde avec obstination son livre, « Madame Bovary ». Mais ses yeux ne bougent pas, c’est un écran pour se cacher. Magali, c’était le style rat de bibliothèque, elle avait lu des centaines de romans. Il n’y a qu’avec les livres qu’elle se sentait à l’aise. Et bientôt, à Bibliothèque François Mitterrand, elle rencontrerait son alter ego, une des rares personnes capables de la comprendre. Mais pour l’instant, elle se cache dans son livre. 

Debout au milieu du bus, il y a Mireille, très jolie femme d’âge mûr comme on dit. Elle est habillée et maquillée avec soin et juste ce qu’il faut. Ça peut paraître anodin, mais l’assortiment du far à paupière avec son foulard lui permet encore de briller même après 60 ans. Elle est installée dans le bus, comme si elle était chez elle. Et c’est un peu le cas. Mireille est une parisienne pure et dure. Elle a fait plus de trajet en bus que la plupart d’entre nous. Au début les chauffeurs avaient l’âge de son père, puis le sien, puis celui de ses enfants… Elle pouvait lire le temps qui passe en évaluant l’âge des conducteurs. Elle n’avait jamais eu de voiture. Mireille se faisait conduire. Féministe de la deuxième vague, elle savait tout faire elle-même mais elle préférait que les hommes s’en chargent. Elle disait souvent avec amusement qu’il fallait leur laisser l’honneur de l’assister sinon ils ne serviraient vraiment plus à rien et ils ne le supporteraient pas. Elle discutait avec Thierry, plus jeune d’elle d’une dizaine d’années, qui étaient de ceux prêt à tout pour aider Mireille. Il était complètement charmé par ce qu’elle dégageait. Thierry était un policier divorcé, grisonnant, de bonne stature, plutôt charismatique. Il avait accepté l’invitation de Mireille d’aller se promener dans Paris. Il n’aimait pas le bus mais c’était elle qui décidait. La prochaine fois, elle lui demanderait de l’emmener à Deauville, et il accepterait comme à chaque fois. Mireille parlait avec désinvolture en ne regardant pas vraiment son interlocuteur. Ce qui l’intéressait dans le bus, c’était le paysage. Peut-on vraiment parler des rues de Paris comme d’un paysage ? Mireille le faisait en tout cas. Au diable l’avis des autres. Thierry quant à lui n’avait d’yeux que pour elle. Ce qu’il appréciait en sa compagnie : cette impression d’avoir 25 ans, il avait le béguin. 

Tout près de Mireille, il y a Emma, une anglaise, des écarteurs monstrueux dans les oreilles, les cheveux courts, des lunettes à grosse monture, des poils sous les bras et pas de soutient gorge. Dans sa robe d’été, elle est totalement à l’aise aussi mais pas comme la reine Mireille, juste comme une jeune femme bien dans ses baskets, qui discute avec un charmant jeune homme. J’ai nommé Jérôme, pas anglais du tout mais très confortable avec la langue malgré tout. Il faisait l’indifférent devant Emma mais l’idylle qu’ils vivaient depuis plusieurs mois le démentait. Ils voyageaient, d’où les trois valises qui les encombrent. Sans compter « Hirsute » le chat noir d’Emma, tranquillement installé dans son sac à chat. 

skeeze

A l’arrêt suivant, Irmine la jeune maman entre dans le bus avec Ugo dans sa poussette. Elle lance des regards désolés aux autres passagers, dérangés dans leur voyage par l’arrivée de l’encombrant véhicule. Tout le monde fait en sorte de se pousser pour lui faciliter l’installation. Ce manège dérange nos deux couples quelques secondes, avant que chacun ait trouvé une zone pour s’y mettre avec son espace vital. Irmine les remercie et s’assure que son bébé joufflu de six mois ait la place nécessaire pour gigoter ses jambes potelées. L’espace est restreint, du coup il s’attèle à marteler vivement une des valises des anglophones, qui le prennent avec le sourire. Et il babille en bavant abondamment sur une Sophie la girafe toujours aussi souriante. Ne pas savoir parler n’empêche pas d’avoir des tas de choses à dire ! 

Grégoire, qui est monté au même arrêt, bouscule les uns et les autres avec plus ou moins de ménagement pour se frayer un chemin jusqu’à l’arrière. Il ne comprend pas les gens qui s’entassent alors qu’il reste des places assises. Aujourd’hui, ça va encore, il arrive à se faufiler avec sa trottinette sans trop de mal. Mais quand c’est blindé, c’est une vraie plaie. Le style de Grégoire est hyper décontracté, cheveux au vent, quelques poils au menton, lunettes de soleil. Il dégage une odeur caractéristique d’herbe fraîchement fumée. Il doit être aussi détendu que son look le suggère. 

Alehidalgo

Babacar et Mariama sont en grande discussion à propos de leurs enfants. Je dis ça mais il est évident que j’invente. Ils parlent en wolof (d’une voix assez forte) donc je ne comprends rien. Leurs phrases sont très souvent ponctuées de « tchiiip ». D’où mon hypothèse. Ils sont assis comme dans leur salon, à ceci près que leurs jambes sont compressées par les sièges devant eux. (On optimise l’espace, qui a dit que les humains avaient des jambes ?) 

Assis à côté de la fenêtre il y Ibrahim, grand jeune homme sec, au visage fermé, clairement le bus n’a pas l’air de l’enchanter. Le casque qu’il a sur les oreilles laisse échapper quelques sons qui mis les uns à la suite des autres produisent une mélopée plutôt dis-harmonieuse. Ce qui fait grimacer Paulette assise juste à côté. Elle a les cheveux gris, les yeux d’un bleu de glace, qu’on ne voit pas vraiment puisqu’elle les tient fermés. En fait, elle se concentre pour ne pas râler après le petit jeune. La dernière fois qu’elle a fait une réflexion à l’un deux il l’a vertement insultée. Paulette n’arriverait jamais à le comprendre, ni à le pardonner, elle n’avait pas grandi comme ça ! 

Congerdesign

Au fond, il y a Louis, un monsieur très malheureux parce que ton son corps est sans arrêt agité de tremblements qui s’intensifient proportionnellement à son stress. Il vient de faire ses emplettes au marché et a des sacs sur les genoux. Je vous laisse imaginer ce que sac + tremblements génèrent comme nuisance sonore. En plus, il sent sur lui les regards inquiets des autres passagers, ce qui augmente son niveau de stress et par conséquent ses tremblements… Il aimerait leur expliquer que c’est une maladie neurologique, que c’est impressionnant, mais qu’il n’était pas dangereux. Malheureusement, il se refermait sur lui de mois en mois, il était probable qu’il arrêté bientôt de sortir de chez lui, définitivement.  

Pendant ce temps, Eliott conduit son bus avec application. Il adorait son métier. Cette passion datait de son enfance. Il s’appliquait à transporter ses passagers vite et bien : cool dans les virages, sans freinage brutal, sans à coup. Il aurait préféré faire des longs trajets et rouler sur des autoroutes, à une allure plus agréable que les 20km/h de moyenne dans Paris (et avec des passagers plus “discrets”). Mais il avait le temps pour ça, en attendant, il menait sa mission à bien et c’était la seule chose qui lui importait.  

En face de Louis, il y a moi, sagement installée avec ma musique aussi. Je me demande comment je réagirais si quelqu’un me demandait de la baisser. Bien, probablement (en fonction des jours), ma mère m’a bien élevée (vous ai-je déjà dit que ma mère était la meilleure femme de la terre ?). Je regarde tout ce beau monde en essayant de leur imaginer des vies. Je pense que Mireille dont les yeux se promènent un peu partout, doit se dire que le bus a bien changé en 50 ans, à l’image de ses usagers. Et je prends conscience que je suis aussi un élément de ce changement, avec mes cheveux courts, mes tatouages et mes piercings… Je colle assez avec mon époque. Comme chacun d’entre nous dans ce bus. Chacun a sa place, chacun dans sa vie. Et aujourd’hui, maintenant, elles se croisent. Nous ne nous reverrons probablement jamais, mais on partage au moins ça.  

NB : Je dédicace ce texte à tous les gens que j’ai croisée ces dernières semaines et qui ont inspirés ces mots. Merci d’être tous si différents et si intéressants.

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